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Gagner n’est pas jouer.

Paru dans Paradoxes (numéro spécial Play / décembre 2001)


Laissez-moi jouer ; j’ai dit « jouer », pas « gagner ». Pourquoi faudrait-il toujours confondre l’un et l’autre ? Victoire contre soi, victoire contre l’autre ? Un gagnant ? Non, deux perdants. Soi-même d’abord, parce qu’à force d’essayer de repousser plus loin les barrières de ses propres limites, on commence à construire dans un champ où l’autre n’existe plus. Ecoutez cinq minutes un passionné de sport monomaniaque ; il commence à vous parler de son jeu, mais il finit toujours pris à son propre « je ». Vous êtes perdu … il est perdant.

Une victoire contre l’autre ? Le pauvre ! Que vous a t-il donc fait pour mériter un court instant tant d’humiliation ? N’a t-il pas respecté les règles ? Ne vient-il pas de donner le meilleur de lui-même ? Or dans la moiteur de votre poignée de main et dans la pupille de vos amis communs, il lit – blessé, tout en feignant de ne rien en paraître – combien la gloire sied aux vainqueurs. Une minute, une heure, un jour, un mois d’investissement physique ou intellectuel total seraient-ils définitivement réduits à néant au coup de sifflet final ? Et puis d’abord, pourquoi s’arrêter là et maintenant ? Pourquoi donner une limite à l’exercice du jour ? Pourquoi faudrait-il toujours supporter au journal de 20H00 les interviews creux des vainqueurs pour qu’ils nous disent avec une révélatrice économie de mots combien ils ont bien joué. Je vous assure, mes enfants aussi jouent bien, et dans ces cas-là, on ne les entend pas ! Pourquoi les champions, les vaincus et leurs journalistes ne font-ils pas pareils ?

Moi, j’ai envie de jouer ! C’est pas sérieux le jeu. C’est pas un truc pour grandes personnes, une reproduction de la guerre pour de faux : « A mon commandement, on joue, feu ! ». Jouez, c’est s’affranchir des contraintes et du temps ; c’est se rire des conventions qui apparemment ont été édictées de peur que tout le monde prenne trop de plaisir à pratiquer une activité jugée inutile.


Pour chacun d’entre nous, jouer, c’est apprendre à voler, à s’affranchir de la pesanteur des choses. Le jeu de mots est d’ailleurs symptomatique de ce mouvement. La signification se détache du signifiant. Elle plane au dessus de la définition du dictionnaire. Incongrue, elle amuse ; pointue, elle fascine. Jouons donc davantage avec les mots, nous jouerons davantage avec nos maux : productivité à outrance, rentabilité maximum, compétitivité obsessionnelle.

A force d’imposer des règles du jeu contraignantes, nos complexes modèles économiques nous transforment en effet en « bêtes à concours » : nous bachotons de plus en plus. Les meilleurs ont tout bon, les perdants ont tout faux. Nous opérons dans cette logique de Q.C.M si caractéristique des prépas des grandes écoles et non dans une logique de créativité féconde. Respecter la règle du jeu devient l’objectif et non le moyen : « Mon conseil d’administration s’est bien passé », « J’ai réussi ma brand review », « J’ai fait mes objectifs », « J’ai bûché trente-cinq heures » .

Super ! Où est la grâce ?

Jusqu’à quelle altitude, avons-nous volé aujourd’hui ? Nous sommes nous rendu compte que, de la haut, nous pouvions changer des choses que vous ne voyons déjà plus en rampant au ras des règles, des victoires, des coupes et des médailles. S’il n’y a vraiment que ca qui nous amuse, allons en remplir un caddie chez Decathlon, nous nous économiserions bien des efforts !

Ne regrettons rien ; volons ! Jouons à oublier les règles ; désobéissons ! Refusons l’enjeu ; préférons le jeu, le vrai : celui qui nous fait transformer deux pots de yaourt en téléphone, une assiette de purée en puit d’amour, un stylo-bille en vaisseau spatial et le fond de votre lit en tente de survie ! Ca n’a pas de sens aux yeux des tristes qui veulent nous imposer leurs règles, nous dire où et quand il faut rêver, danser ou rire, mais c’est pourtant là que se trouve le trésor de nos prochaines grandes idées.

Essayons donc dans nos entreprises d’introduire tous les jours un peu plus de jeu, libre, gratuit et généreux. Vous verrez, nous allons donner naissance à l’équipe, au projet, à l’état d’esprit les plus enthousiasmants de nos dix dernières années. Nous vieillirons moins vite. Nos clients seront conquis à nouveau par la vitalité et la verdeur de nos performances. Nos actionnaires envieront notre liberté. Nos collaborateurs se sentiront sans doute moins pions dans un jeu d’échecs.

Saint Louis de Gonzague à qui on demandait ce qu’il ferait si on lui annonçait que la fin du monde allait arriver dans cinq minutes répondit : « Je continuerais ma partie de balle aux prisonniers ». Et vous, c’est quoi votre partie de balles aux prisonniers ?


© Aubry Pierens* / We



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(*) : Aubry Pierens est associé-gérant du cabinet conseil en stratégie We, co-auteur du livre « Les Clés Pour Innover » (Editions Liaisons) et professeur au MIP (Management Institute of Paris).

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