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Et vous qu’est-ce que vous faites de beau dans la vie ?

Paru dans Paradoxes (numéro spécial Enthousiasme / décembre 2000)


Peut-on encore poser, aujourd’hui, cette question outrageusement empathique ? Non parce qu’elle paraît quelque peu surannée ou convenue ; mais parce que de moins en moins d’entre nous semblent estimer faire de belles choses tout au long de nos journées. Nous « faisons du business », « occupons un poste » ou « bûchons comme des fous ». Mais du « beau », point de trace ! Serions-nous condamnés à consacrer le plus clair de nos jours, le plus calme de nos nuits à produire du triste, du laid, du quelconque, du vide ?

Quelle fatalité empêche des individus en bonne santé, instruits, astucieux, à l’aise en société et plutôt gâtés par la vie à accepter les fers d’un véritable esclavage moderne : agendas surchargés, réunionnite aiguë, bureaucratie inepte, stress destructeur, terrorisme technologique, argumentations pré- mâchées et petites lâchetés ordinaires ? Pourquoi nous opposons-nous toujours les arguments éculés de l’impuissance individuelle, de l’apathie collective ou du complot ourdi par on-ne-sait-quel bouc émissaire ? L’émergence d’une « civilisation des loisirs » réduirait-elle notre travail à sa seule fonction nourricière ou économique ? Nous rendrait-elle magnifique le week-end et en vacances, et pitoyable le reste de la semaine ?

Ce constat pourrait être relativisé en en faisant une simple question de volonté personnelle. Malheureusement, il n’en est rien et les managers d’entreprise feraient bien de s’en inquiéter.

Les derniers résultas de l’Indicateur du Management Epsy/eXperts [Décembre 2000] le révèlent crûment ; pour nous protéger des agressions de la vie professionnelle, nous adoptons de plus en plus des comportements de défense individualistes et stériles. Nous sombrons dans le repli sur le connu, le sûr, le mesurable. Nous monnayons de plus en plus cher chacune de nos initiatives, chacune de nos responsabilités. Nous ne nous animons qu’à l’odeur de la carotte financière ou à la caresse du bâton hiérarchique. Nos désirs sont de plus en plus dérisoires et nos talents de plus en plus normalisés.

Quel rêve d’accomplissement personnel poursuivons-nous ? Quel projet enthousiasmant proposons-nous à nos collaborateurs, nos clients, nos partenaires ou nos actionnaires ? Quelle organisation de l’entreprise pouvons-nous imaginer pour permettre à chacun de participer à l’élaboration d’une œuvre collective et d’en être sincèrement fier ?

Il est étonnant de constater combien, dans un seul et même comité de direction, la vision, la mission et les valeurs censées guider l’action de l’entreprise sont rarement exprimées et partagées par ceux et celles qui le composent. Il est navrant de voir si peu de candidats au leadership consacrer du temps et de l’énergie à essayer de réinventer le métier, les offres, le modèle économique de leur entreprise. Il est exaspérant de voir des professionnels de grande qualité refuser d’étendre le bénéfice de leurs talents à des causes ou des organisations d’intérêt général.

Certes l’enthousiasme ne se décrète pas ; mais il vit trop souvent, caché ou étouffé au creux de chaque être humain. Selon nos tempéraments, pourquoi ne pas l’aider à jaillir d’un coup de pioche bien placé ?

Premier coup de pioche : préserver ou retrouver l’enfant qui sommeille en nous, son insatiable curiosité, sa candeur, sa fraîcheur, cette merveilleuse capacité de s’émerveiller des choses les plus simples. Ne souriez pas avec commisération ! Chez We, nous avons – ou nous avons eu – la chance de côtoyer et d’accompagner des Obélix du hamburger, des Merlin L’Enchanteur du béton précontraint, des Harry Potter du moteur asynchrone, des Pikachu de la donnée statistique, des Zorro du droit à l’école pour tous ou des Batman de l’action citoyenne d’un distributeur. Tous et toutes présentent une même caractéristique : ils aiment les gens pour qui et avec qui ils travaillent, ainsi que le monde au sein duquel ils vivent. Ils les prennent comme ils sont, comme ils peuvent. Et ils placent ce regard et ce comportement au cœur de leur action quotidienne.

Deuxième coup de pioche possible : laisser s’exprimer de saines colères contre le conformisme, l’à-quoi-bonnisme, le terrorisme intellectuel, l’habitude, le repli sur soi. Tous les marchés, toutes les entreprises, toutes les associations ont leurs lots de conventions, de tabous, de peurs ou de préjugés. Le surcroît d’études ou de tests, d’expériences ratées, d’enseignements mal assimilés, de règles du jeu inadaptées, empêche chacun d’envisager d’autres solutions que celles qui sont apparemment partagées par tous.

Difficile de prendre une initiative, d’oser une nouvelle hypothèse sans avoir en soi l’énergie qui sera nécessaire pour aller au bout de son intuition, de son rêve, de son projet. Cette énergie, une saine colère ouvertement revendiquée pourra la fournir sans pour autant mettre en péril la pertinence et les chances de succès de la démarche. C’est l’effet « Bonaparte au Pont d’Arcole », un comportement d’exemplarité légendaire qui créée généralement une adhésion, un appel d’air salutaire. Regardez bien autour de vous ; vous verrez qu’il y a une majorité de personnes que vous croisez quotidiennement qui ne demanderaient qu’à plonger avec vous. Parce qu’ils vous portent une certaine estime, parce qu’elles « ont besoin d’un bon coup de pied au derrière pour se bouger », parce qu’elles aspirent à progresser ou tout simplement parce qu’elles s’ennuient. Alors pourquoi ne pas tirer profit de cette réserve intacte et exclusive de talents ?

Après l’un ou l’autre de ces deux coups de pioches, vous verrez, une réponse sincère vous montera alors aux lèvres si on vous demande : « Alors, qu’est ce que vous faites de beau dans la vie ? ».


© Aubry Pierens* / We



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(*) : Aubry Pierens est associé-gérant du cabinet conseil en stratégie We, co-auteur du livre « Les Clés Pour Innover » (Editions Liaisons) et professeur au MIP (Management Institute of Paris).

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