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Créons de la valeur ! Et de la bonne...
Paru dans « Les Echos » en novembre 2000.
Aujourdhui, la grande majorité des chefs dentreprise entonne sans frémir la nouvelle antienne de la création de valeur. Il nest pas de rapports annuels, de conférences de presse, de road shows, de publicités financières où cette injonction quasi-obsessionnelle ne figure. A croire que les managers pourtant formés dans de bonnes écoles viennent de découvrir que la raison dêtre dune entreprise, cest dabord de créer de la richesse.
Il est dailleurs troublant de constater que peu dentre eux ou de leurs collaborateurs se posent au moins une fois les questions : Doù venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Circulez, il ny a rien à voir ! Et pour cause
car bien souvent, il ny a ni vision, ni visionnaire. Lentreprise semble être venue de nulle part. On la toujours connue là et on imagine que dans 20 ans, elle sera toujours là. Or tout le monde sait - pour paraphraser Paul Valery - que les entreprises sont mortelles.
Identifier la raison dêtre de lentreprise.
Trop dentreprises ont oublié leurs racines, létincelle fondatrice qui leur a donné naissance, la valeur quelles incarnent dans lesprit de leurs clients. Et ce nest pas le rythme croissant des fusions/acquisitions qui va arranger les choses. Or une entreprise nest pas créée, ne se développe pas ou ne disparaît pas par hasard. Elle rassemble et mobilise des ressources et des talents pour remplir une fonction que dautres, soit ne remplissent pas, soit ne savent, ne peuvent ou ne veulent remplir. Concevoir, fabriquer, distribuer, mettre en relation, construire, réparer, entretenir
autant de façons diverses de répondre aux besoins de la société. Autant de missions essentielles et utiles que trop dentreprises oublient sous la pression du court terme, derrière les séduisantes façades de lingénierie financière, commerciale, managériale ou technologique. Regardons Apple ou Adidas, ces marques et entreprises quon crut un moment moribondes. Ce nest pas la seule capacité de leurs managements à serrer les coûts, optimiser les process, accroître leurs fonds propres ou développer des démarches qualité [toutes vertus techniciennes] qui expliquent leurs spectaculaires redressements sur le marché. Cest surtout davoir su renouer avec le génie de leurs visions originales et lui donner une nouvelle actualité.
Certains distributeurs savent-ils encore que lessence de leur métier, cest dabord de rendre possible et de faciliter la rencontre entre des produits avec des consommateurs potentiels et non de jongler avec la trésorerie ou de faire rendre gorge à leurs fournisseurs ? Combien de responsables dentreprise sont-ils capables dexpliquer en peu de mots pourquoi leur entreprise est toujours indispensable à la société dans laquelle elle recrute ses clients ? Tout fonctionnaire sait-il encore quil est mandaté par la société non par ladministration, ni par les syndicats - pour assurer en son nom des tâches dintérêt général ?
Pour saisir lacuité de cette exigence, il faut se poser la question suivante : « Si mon entreprise disparaissait, que se passerait-il chez nos clients ? ». Peu dentre nous sont capables dy apporter une réponse. Pire, beaucoup la redoutent sans doute.
Il est pourtant vital pour tout manager de prendre un peu de recul et de discerner la raison fondamentale et originale qui justifie lexistence de son entreprise [Cette démarche vaut dailleurs pour les corps constitués, les administrations ou les associations]. Négliger, voire mépriser, cette discipline est dangereux quand il sagit de définir une stratégie dentreprise, une offre de produits ou de services ou une politique de marque.
Revenir aux fondamentaux de lentreprise ou de la marque est un cheminement plus ardu quon ne le croît. Le raisonnement se perd souvent dans la rapide érosion de la mémoire de lentreprise. Il sembourbe dans le trop-plein dinformations ou dexpertises. Il divague dans la vacuité ou le conformisme des références culturelles des managers. Il est biaisé par les jeux dinfluences ou les revendications partiales de compétence.
Toute entreprise procède dune vision juste ou fausse, exprimée ou non exprimée, enracinée dans le passé, justifiée par le présent et projetée dans le futur. Cette vision guide la mission que lentreprise entend jouer sur son marché. Et cest pour remplir cette mission que lentreprise rassemble sous sa bannière le faisceau de ressources et de talents dont elle a besoin pour générer de la richesse. Si il y a consensus sur cette logique, il existe néanmoins une confusion sur le contenu du mot « valeur ». Lentendre seulement au sens financier du terme comme cest souvent le cas en ce moment procède dune vision réductrice de lentreprise.
Confusion sur la notion de valeur.
Lentreprise ne se résume pas à un jeu décritures comptables dont la valeur est, finalement, purement conventionnelle . Ce serait mélanger résultats et finalité. Lactionnaire surtout sil ne dirige pas lui-même lentreprise peut à bon droit être friand de bons résultats. Les clients, les salariés, les managers, les fournisseurs, les citoyens, les pouvoirs publics ne peuvent partager cette logique avec la même intensité. Or, tous interviennent dans la chaîne de création de richesse ils en sont dailleurs souvent le maillon faible comme viennent de le prouver les derniers déboires de Coca-Cola, Boeing, Microsoft ou Michelin - et chacun entend bien en tirer parti à son niveau.
La valeur partageable par lentreprise ne se compte pas seulement en deniers. Elle regroupe aussi pêle-mêle : fierté dappartenance, sentiment dutilité, plaisir dinventer, énergie de bâtir, désir de progresser, accroissement des connaissances, tranquillité desprit, accès à des nouvelles ressources, agrément dêtre ensemble, reconnaissance des talents, témoignage de solidarité. Cest en fait le complexe et fragile produit de lensemble de ces éléments qui peut se mesurer jour après jour dans les comptes de lentreprise. A ce titre, cette valeur-là mérite toute notre attention.
Partager pour senrichir.
Paradoxe stimulant : cest en partageant au maximum la richesse que crée lentreprise sous toutes ses formes quon accroîtra la capacité de création de valeur comptable et financière de lentreprise. Les pistes de réflexion sont multiples et toutes peuvent faire lobjet dune démarche dinnovation.
Chacun dentre nous sait que la vraie valeur se mesure à laune du temps qui passe, du plaisir et de la fierté que lon a de travailler, de créer, de bâtir. Tout le reste est bien vain, lorsque couvert dhonneurs et dor, on se retrouve seul face à la maladie, la cupidité de ses nouveaux amis, le départ de son conjoint, lindifférence de ses enfants ou la componction méprisante de ses collaborateurs.
Première résolution pour le troisième millénaire : il est urgent de créer de la valeur, de la vraie. Une richesse nouvelle qui redonne du sens à lidée de progrès. Un progrès enthousiasmant qui apporte des suppléments davoir et dêtre aux trois niveaux indissociables de la vie économique et sociale : la personne, lentreprise et la société.
Au risque de décevoir les grincheux, croyons que cest possible, car préjugés, conventions, habitudes et frilosités cèdent toujours devant lémerveillement, limagination, lenvie, laudace et la confiance. Il nest quà voir la valorisation [déconnectée à ce jour de toute production immédiate de valeur économique] que constitue la capitalisation boursière des « dot.com companies ». Le talent de ces entreprises nest-il pas entre autres - davoir réussi à maîtriser les imaginations et offrir une nouvelle frontière à lensemble de leurs publics : clients, collaborateurs, analystes, journalistes, investisseurs, hommes politiques, chefs dentreprises ? Alors, dans votre domaine, cest quoi la valeur ajoutée que votre entreprise ou vous-même avez envie dapporter à notre petite planète pour les mille ans à venir ?
© Aubry Pierens* / We
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(*) : Aubry Pierens est associé-gérant du cabinet conseil en stratégie We, co-auteur du livre « Les Clés Pour Innover » (Editions Liaisons) et professeur au MIP (Management Institute of Paris). |
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